Article de Mooréa Lahalle, of Madame Figaro!!! 😉

En mars 2018, Cheikha Latifa est interceptée au large des côtes indiennes puis rapatriée à Dubaï alors qu’elle tente de fuir l’émirat. Depuis, plus de signe de vie de la fille de l’émir, ce qui inquiète proches et ONG.

C’est une vie digne d’un roman d’aventures, dont la fin est laissée en suspens. Cheikha Latifa Ben Mohammed Ben Rachid al-Maktoum, 32 ans, fille de l’émir de Dubaï, a été interceptée dans les eaux indiennes en mars 2018 alors qu’elle tentait de fuir l’émirat. Elle a ensuite été ramenée de force sur ordre de son père, le très puissant Mohammed Ben Rachid al-Maktoum, émir, vice-président, premier ministre et ministre de la Défense des Émirats arabes unis. Depuis, plus aucune trace de la princesse.

“Au mieux, elle est retenue prisonnière, au pire, elle est morte”

Inquiètes de son sort, plusieurs ONG ont demandé une preuve attestant que la princesse est bien en vie. En guise de réponse, la famille al-Maktoum a publié, en décembre, plusieurs photos de Latifa au côté de l’ancienne présidente irlandaise – et amie de la famille – Mary Robinson, rapporte la BBC. Une visite confirmée par cette dernière dans la presse britannique, qui qualifiait par la même occasion la princesse de «très sympathique mais clairement troublée» avant d’ajouter qu’elle «avait besoin de soins médicaux».

Des propos jugés «récités» à Radha Stirling, président de l’ONG Detained in Dubaï, «comme si elle avait lu un script», a-t-il ajouté. Et qui ne sont guère rassurants pour les proches de la princesse. Stefania Martinengo – son ancienne monitrice de parachutisme italienne et une amie proche – confie être «très inquiète» au Madame Figaro. «Si Latifa était libre, elle essayerait de m’appeler. Au mieux, elle est retenue prisonnière, au pire, elle est morte.»

“Ils ne vont pas me ramener en vie”

La voix de Latifa a été entendue pour la dernière fois dans une vidéo enregistrée avant sa fuite et diffusée sur Youtube. Dans la vidéo, la princesse annonce son projet d’évasion et affirme, carte d’identité et copie de passeport à l’appui, être séquestrée par son père. Elle y explique aussi avoir enregistré cette vidéo au cas où son projet d’évasion échouerait : «Ils ne vont pas me ramener en vie. Ça ne va pas arriver. Si je ne survis pas, au moins il y aura ces images», lâche-t-elle face caméra. Postée le 11 mars 2018 – soit une semaine après son arrestation au large de l’Inde – par le mouvement #FreeLatifa, elle a depuis été visionnée plus de 2,7 millions de fois.

Cheikha Latifa y raconte aussi comment une de ses sœurs, Shemsa, a été séquestrée pendant des années après avoir elle aussi tenté de fuir en Angleterre en 2000. À son retour au pays, elle aurait été battue et droguée, au point de devenir «méconnaissable». Un sort que la princesse Latifa raconte avoir elle-même subi durant trois années, après une première fuite avortée en 2001, à l’âge de 16 ans. Après ce premier échec, elle n’a plus eu le droit de se déplacer seule, ni de voyager ou de rendre visite à ses amis.

Elle est dès lors obligée de rester enfermée dans une prison dorée. À sa disposition, une centaine de domestiques, un complexe sportif avec piscine et spa, ainsi qu’une assistante personnelle, rapporte le New York Times. Un palais dans lequel elle étouffe, mais dont elle ne se plaint jamais, précisent des proches interrogés par le quotidien américain. Discrète, elle fuit les photos, reste «très discrète au sujet de sa famille», confie Stefania Martinengo. Se fond dans le paysage pour ne plus éveiller de soupçon.

Tout comme les autres Émiraties, Cheikha Latifa ne peut pas disposer de son argent comme elle l’entend. Elle ne peut pas, non plus, suivre des cours de médecine à l’université. Le parachutisme qu’elle pratique à partir de 2013 avec Stefania Martinengo est la seule liberté qu’elle s’octroie. Mais toujours sous bonne garde. «Elle était accompagnée par son chauffeur et sa dame de compagnie», nous raconte la monitrice par téléphone. Une discipline pour laquelle la princesse Latifa se passionne, au point de vouloir secrètement fonder une équipe nationale en vue de participer à des compétitions à l’étranger. Végétalienne, elle s’intéresse au bien-être et envisage également d’investir dans un centre de yoga en Europe avec son amie italienne. Mais l’idée de quitter Dubaï un jour ne l’abandonne pas.

Elle planifie cette seconde fuite secrètement durant sept longues années. En 2011, la princesse Latifa contacte Hervé Jaubert – ancien espion franco-américain – après avoir lu comment il avait réussi à s’échapper de Dubaï à la suite de démêlées avec les autorités locales. Trois ans plus tard, elle rencontre Tiina Jauhiainen, professeure finlandaise de capoeira. Cette dernière deviendra sa plus proche confidente et lancera, quelques mois après la disparition de la princesse, le mouvement #FreeLatifa.

Le 24 février 2018, le trio quitte clandestinement Dubaï à bord du yacht d’Hervé Jaubert. Mais le bateau est intercepté le 4 mars au large de l’Inde par les garde-côtes indiens. «Ce n’était pas une arrestation mais un kidnapping. C’était une attaque par surprise de type militaire. Un commando est monté à bord, on nous a menottés, puis battus», racontait Hervé Jaubert au Figaro en avril 2018. L’ex-espion est alors emprisonné, mais affirme n’avoir subi «aucune violence durant son séjour». Tiina Jauhiainen n’a pas eu la même chance. Dans une interview accordée à un média finlandais, elle raconte avoir subi «plus de vingt heures d’interrogatoire, sans eau, ni nourriture», avant d’être mise à l’isolement durant «plusieurs jours». Ils sont tous deux libérés après quinze jours de détention. Quant à la princesse Latifa, ils n’auront plus jamais de nouvelles.

Si l’histoire de Latifa a pris une tournure hors norme, elle n’est pas rare pour autant dans le golfe persique. En janvier dernier, Rahaf Mohammed Al-Qunun, jeune Saoudienne de 18 ans se disant victime de violences psychologiques et physiques de sa famille a fui son pays en direction de la Thaïlande. Là-bas, elle a alerté l’opinion publique avant d’être accueillie au Canada.

D’autres ne sont pas aussi chanceuses. C’est le cas de Hind Mohammed Al-Bolooki, dont l’histoire a été publiée dans les colonnes de The Guardian le 11 février. Émiratie, elle a réussi à fuir Dubaï avant d’être arrêtée puis incarcérée en République de Macédoine où sa demande d’asile a été refusée. Elle redoute désormais d’être renvoyée dans son pays, qu’elle a quitté après avoir été enfermée par des membres de sa famille pour avoir demandé le divorce. Des cas loin d’être isolés pour Stefania Martinengo : «Lorsque je suis arrivée en 2012 à Dubaï, je découvrais cette ville avec les yeux d’une touriste. J’étais absorbée par sa beauté et par la gentillesse de ses habitants. Mais derrière les portes des villas, d’autres réalités se cachent. Et ça, je l’ai appris bien plus tard.»

LEAVE A REPLY